Discrimination et discernement

par Lama Shérab Namdreul

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Kotalipa

Tout bonheur et toute souffrance proviennent de l'esprit ; les préceptes du Lama permettent de creuser la montagne de l'esprit ; l'homme intelligent creuserait-il la plus grande montagne de terre, qu'il ne parviendrait pourtant pas à trouver l'ineffable félicité naturelle. La conscience ordinaire s'éteint au fond du cœur dans le sens fondamental ; Lorsque les six pensées (vertus) sont purifiées (en paramita), le cours de la félicité ne s'interrompt plus. Ne pas percevoir le caractère illusoire de la perception est cause de souffrance ; demeurez dans l'état naturel sans vous préoccuper ni de méditer ni de ne pas méditer.

Les chants des 84 mahasiddhas (Éd Ewam)

 

 

Le Mahasiddha Kotalipa (Totsépa)

Ces deux termes désignent des modalités différentes pour un même processus cognitif que l’on appelle habituellement "agrégat perception".
Quand on veut analyser un phénomène, toutes catégories confondues, on présente sa nature ultime, sa condition et sa manifestation.
Du point de vue ultime, discrimination et discernement procèdent de la Connaissance (sct. Vidya, tib. Rikpa) en vertu de leur nature de clarté vide.

Le discernement
Du point de vue relatif, la condition cognitive qui sous-tend le discernement est l’intelligence (sct. Prajna, tib. Shérab), c’est-à-dire une cognition libre des trois enfermements, trois cercles (tib. Khor Soum), ceux-ci étant reconnus en leur co-émergence.. La triade cognitive – objet, sujet et conscience – émergeant en vertu de leur interdépendance, le discernement reconnaît leur synergie co-opérante. Cette intelligence du discernement ne les saisit donc pas comme existant en propre, contrairement à la discrimination qui délimite la triade cognitive en trois cercles distincts et indépendants. Par discernement, on entend une perception qui ne sectorise plus, tout en reconnaissant l’aspect de chaque modalité de la cognition. En cette sagesse du discernement, il n’y a que Connaissance d’aspect (tib. Nam Par Rik Tsam). L’apparence s’aspecte en vertu de causes et circonstances et parce qu’elles s’aspectent, il n’est pas d’entité en l’apparence. Cette condition conduit à une manifestation qui est la félicité (sct. Soukha, tib. Déoua).

La discrimination
Maintenant, du point de vue relatif, la condition cognitive qui sous-tend la discrimination est l’illusion, la confusion mentale qui saisit une entité. Cette condition conduit à une manifestation qu’on appelle "Doukha", "contrariété" et mal-être. Doukha est le symptôme d’une illusion. S’il est difficile de reconnaître d’emblée nos illusions, il est plus facile de constater nos contrariétés relationnelles et nos mal-êtres émotionnels et existentiels. Les différents doukhas que l’on éprouve sont des informations précieuses pour diagnostiquer nos illusions. Je considère les illusions comme une mauvaise "hygiène mentale" qui conduit aux douleurs morales. De la même manière, une mauvaise hygiène dentaire entraînera, tôt ou tard, une douleur aux dents et, dans un certain sens, il vaut mieux tôt que tard.

Pour résumer les deux premières des Quatre Nobles réalités, le bouddha Sakyamouni nous invite à constater doukha puis de renoncer à l’illusion. Constater suppose ici d’admettre et assumer. Renoncer suppose ici de s’affranchir et de s’émanciper. Quand on "prend refuge" comme on dit en français, il s’agit d’aspirer à l’Éveil, la Désillusion, parce que cette désillusion est exempte de Doukha. On ne se contente pas d’une cérémonie de refuge et de réciter sept fois une prière. Il est constamment nécessaire de se positionner dans notre aspiration, d’analyser notre démarche et d’affiner l’objectif.

Certaines personnes aspirent seulement à faire passer la douleur et préfèrent traiter le symptôme plutôt que la cause. Leur aspiration est restreinte, leur démarche est palliative et l’objectif est sans envergure. De plus, l’évaluation de la douleur étant toute subjective, on n’échappera pas à la discrimination quand bien même serions-nous persuadés que nos tourments procèdent d’une réalité, le plus souvent en l’autre et parfois en soi-même. Le comportement, les dires ou les présumées pensées de l’autre vont être l’objet de notre jugement partial. La discrimination va s’insinuer dans les arcanes de nos intentions et réactivités. Nous allons être obnubilé (note 1), au plein sens du terme, dans les stratégies subconscientes de la discrimination qui passera du désir à l’aversion, nous justifiant : séduction, affection, récompense, aliénation, attente, déception, prétexte, compensation, déni, évitement, victimisation, insinuation, persuasion, interprétation, projection, introjection, médisance, hypocrisie, jugement, punition etc.

Pour certains, la discrimination consiste juste à un jugement intellectuel suivi d’expressions comme : « c’est beau, c’est laid, c’est bon, ce n’est pas bon » etc. La discrimination dont on parle ici est un voile insidieux d’ordre karmique qui s’accommode une auto-justification de nos saisies et consolide nos illusions. Cette discrimination est l’instrument de la soif. Sous l’impulsion de l’ignorance, la soif est un facteur mental qui prend en otage toutes les perceptions sensorielles et idéelles dans une tentative cogitale réductrice et conclusive qui aboutit à une discrimination inclusive ou exclusive qui se traduit par l’attachement ou l’aversion. Cette soif contamine toutes les intentionnalités et réactivités de la conscience illusionnée. Tentative vouée à l’échec parce qu’elle souhaite trouver une entité en l’objectivité pour se confirmer comme une subjectivité intrinsèque. C’est la "tentation" omniprésente du "DONC" cogital qui n’aboutit qu’à son échec et se manifeste par le mal-être (doukha).

Tant qu’il y a une saisie d’altérité en l’objet, la soif tente de trouver une existence subjective intrinsèque. En réalisant cette absence d’altérité, la "tentation" de la soif n’a plus lieu d’être. C’est l’extinction de la soif où l’on devient libre du besoin d’altérité pour exister. Les intentionnalités et réactivités n’étant plus contaminées par la soif, émerge alors, en totale équanimité et dans l’intelligence du discernement, une intentionnalité primordiale de l’être, qu’est la compassion fondamentale (sct. Karuna). L’être est primordialement animé de cette compassion inconditionnelle.

Il n'y a pas de compassion hors la vacuité
La compassion est un synonyme de [la vacuité]
Cela s'appelle l'Union (sct. Yuganaddha, tib. Zoung Djouk)  Mahasiddha Advayavajra (Métripa)

Sur le plan des distorsions émotionnelles (sct. Kléshas, tib. Nyeun Mong), la discrimination d’ordre karmique impute à l’objet la cause de son émoi. Dans l’illusion du désir, on impute à l’objet, le fait d’être désirable en soi puis on lui donne la tâche de combler notre désir. Dans l’illusion de la colère, on impute à l’objet le fait d’être agressif en soi puis on lui rétribue un jugement. La discrimination karmique nous justifie, dans notre polarité égocentrique, d’être juge de rétribuer punition et/ou récompense. Punition et/ou récompense est un système discriminatoire dominant dans les relations émotionnelles.

Dans le Mahayana, on dépasse cette discrimination rétributive par l’application des Paramitas. La pratique des vertus de générosité, d’éthique, de patience, d’enthousiasme et d’enstase (sct. Dhyana, tib. Samtèn) n’est pas suffisante pour se libérer. La discrimination s’immisce toujours un tant soi peu. À chacune de ces vertus, il faut associer l’intelligence de la Prajna. Cette application conjointe de la vertu et de la Prajna fait qu’il y a Paramita.

Paramita a le sens d’outrepasser la discrimination, même la discrimination "positive".
La paramita de la générosité est une intelligence qui outrepasse toute évaluation au sujet du destinataire, de l’expéditeur et de la teneur du don. La discrimination relève ici d’une confusion sur l’idée de "bonté".
La paramita de l’éthique est une intelligence qui outrepasse la réactivité par culpabilité et/ou redevabilité. La discrimination relève ici d’une confusion sur l’idée de "justesse".
La paramita de la patience est une intelligence qui outrepasse la déviance de résignation et/ou abnégation. La discrimination relève ici d’une confusion sur l’idée de "karma".
La paramita de l’enthousiasme est une intelligence qui outrepasse la bipolarité euphorie et/ou amertume. La discrimination relève ici d’une confusion sur l’idée de "volonté".
La paramita de l’enstase est une intelligence qui outrepasse l’espoir-crainte de transcendance et/ou stagnation. La discrimination relève ici d’une confusion sur l’idée de "paix".

Le véhicule des paramitas (sct. Paramitayana) où l’on associe méthode et sagesse, est la pratique par excellence de celui qui s’est engagé dans la voie du Bodhisattva. La compréhension et l’assimilation des paramitas facilitent l’application des samayas du Vajrayana. Par la Vue Pure, on n’unifie plus méthode et sagesse, on exécute leur unité primordiale, la reconnaissant en l’autre comme en soi-même.

Le Christ sur la croix s’exprime en ces termes « Pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’il font » et non pas « pardonne leur d’être méchants ». Cette compassion savante de l’illusion des êtres est la preuve de la réalisation de la vacuité qui s’est amorcée en l’expérience "d’abandon du Père". Cette compassion est sans discrimination et sans égocentrisme.

Je prends sciemment le cliché de "bon et méchant" parce que le relationnel des adultes n’est pas très éloigné des comportements rudimentaires d’enfants dans une cour d’école : « t’es méchant, j’te cause plus », « t’es mignon, tu veux être mon ami ? » « un bonbon parce que je t’aime ».

La définition de l’égoïste que l’on prête à Eugène Labiche résume bien la polarité unilatérale de la discrimination : « L’égoiste c’est celui qui ne pense pas à moi ».
La Vue Pure établit une perception que l’être est l’union fondamentale de vacuité-compassion. On ne justifie pas les actions négatives et néfastes, mais on comprend qu’elles sont le fait de l’illusion dans laquelle on se trouve au gré de causes et circonstances.
On sait qu’il est désagréable de n’être pas compris de l’autre.
On sait qu’il est agréable d’avoir fait l’effort de comprendre l’autre.
On sait la douleur de se sentir abandonné, rejeté, humilié, trahi.
On sait la joie d’avoir été vers l’autre pour le comprendre. On sait la joie de voir l’autre chercher à nous comprendre.
Comprendre ceux qui nous font ou nous semblent faire du tort permet d’être en paix avec soi-même.
Quelle joie de savoir que même notre pire ennemi ne pourra plus nous retirer le pouvoir de l’aimer.

Questions / réponses

Qu’est-ce que c’est une discrimination positive ?
La gentillesse, l’empathie, la tolérance, la dévotion, la politesse... sont généralement admis comme étant des affects positifs. Cependant, ils peuvent être engendrés sur une perception discriminante. Par exemple, considérant un individu "en soi méchant", on affecte de la compassion dans l’idée qu’on se comporte en "bon" bouddhiste. On établit une réalité, une caractérité d’un être méchant en soi, pour établir, à contrario, l’idée qu’on est bon en soi.
Le karma ne retient pas l’affect de compassion mais la stratégie de la discrimination. Les affects, en tant que tels, ne nous font pas obtenir du bonus/malus karmique. C’est dans les arcanes des enjeux et les coulisses des négociations que se trament les empreintes karmiques. Le karma est notre seul maître légitime et il est juste. Cette justesse peut s’avérer cruelle pour nos illusions.
La discrimination, négative comme positive, fonctionne par schémas et clichés. Nous ne connaissons jamais d’emblée une personne. Nous partons tous d’un à priori. Nous n’échappons pas aux préjugés, mais ils doivent être suivis, le plus rapidement possible, d’interrogation, d’analyse et de compréhension. Quand on se maintient sur des préjugés c’est qu’on espère conjurer des peurs, surtout la peur de se voir un autre pour l’autre (Voir : Germe). Au lieu d’analyser au cas par cas, instant après instant – ce qu’on appelle raisonner –, on passe par des affects schématiques et des jugements à l’emporte-pièce. On fait des amalgames, des délits ou des crédits de faciès, etc.

Comment reconnaître la soif ?
La soif est un refus d’admettre la vacuité et constitue une tentative désespérée à se persuader d’une réalité en tout instant. Pour faire face à nos illusions, il faut assumer ces sentiments de vanité, de lassitude, de fatigue existentielle, qui nous traversent par instants avant que cela embraye sur une dépression. Ne pas se sentir en accord avec soi, ressentir un défaut d’authenticité, de justesse, de nécessité, d’inutilité, éprouver de la déception, de la rancœur, du ressentiment, de la frustration, de l’amertume etc… Autant de symptômes qui révèlent le fonctionnement sournois de la soif. Ne négligez pas ces symptômes. Il faut les admettre sans juger et puis contempler le jeu de l’illusion égocentrique.

Comment déjouer la soif ?
On renonce aux stratégies de la discrimination et aux huit dharmas mondains. Puis, on laisse l’esprit en son mode d’être naturel. Une fois en cette nature, on contemple la co-émergence (sct. Sahaja) de la connaissance, du connaisseur et du connu. Alors, sans l’ombre d’un doute, sans le moindre mouvement mental, s’unifier (sct. Yuganaddha, tib. Zoung Djouk) en la présence des Trois Corps (sct. Trikaya).

Enseignement sur les chants des 84 Mahasiddhas (mars 2014)


note 1 : Du latin obnubilare : couvrir de nos nuages
Kahanapa

De même qu'un véhicule qui n'a pas quatre roues ne pourrait rouler quand bien même on le tirerait, de même, quelle que soit la diligence que l'on apporterait à pratiquer le don ou les autres vertus, si le soutien du Lama nous manquait, nous ne saurions obtenir les Réalisations. L'oiseau qui a tous ses membres vole dans le ciel ; les yogis fortunés qui pénètrent le sens profond de l'initiation sont heureux

Les chants des 84 mahasiddhas (Éd Ewam)

 

 

 

 

Le Mahasiddha Kahanapa